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21 avril 2011

La vitrine

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port (Le Cid, Corneille)

Tiens, une agence de voyages ! Je vais voir les promos de plus près.Je me promène tranquillement rue Sainte-Catherine, à Bordeaux, jetant un coup d’œil distrait aux nombreuses vitrines. Tiens, une agence de voyages ! Je vais voir les promos de plus près. On ne sait jamais, un petit séjour à Tahiti pour 1 €, ça me plairait bien. Je m’approche et colle mon nez à la vitrine. Presque aussitôt, je suis encadré par 2 badauds qui me poussent un peu pour mieux voir. 4, 5, 6 autres promeneurs se joignent à nous dans la foulée. Tunisie, Sénégal, Maroc, Égypte, les destinations sont passées en revue par une cohorte de plus en plus imposante. Une vingtaine de gens sont à présent massés devant les affiches de voyages au soleil. En quelques instants, plus de 50 personnes se bousculent (et me bousculent) pour mieux voir.

Je tente de m’arrêter devant une autre vitrine complètement insignifiante pour essayer d’échapper à la meuteDécontenancé, je décide de m’éloigner. Hélas, toute la troupe me suit. Je tente de m’arrêter devant une autre vitrine complètement insignifiante pour essayer d’échapper à la meute. Rien à faire, je me retrouve scotché par la multitude. Je repars d’un pas rapide, pratiquement au trot. La meute ne lâche pas prise. Dans la rue, les passants que nous croisons pensent à une manifestation et nous emboîtent le pas. Le cortège enfle, enfle. Il atteint maintenant plus de 100 pékins qui commencent à brailler des slogans. Des chiens errants se joignent à nous, appâtés par l’espoir de quelque nourriture. Les musiciens des rues nous suivent, persuadés qu’il s’agit d’une fête populaire. Les commerçants, craignant pour leur boutique, baissent les grilles et nous suivent également. La rue est noire de monde et je ne sais comment échapper à cette foule immense. Une idée ! Je me dirige vers la rue des trois Conils, dans l’espoir de laisser sur place la moutonnaille qui me poursuit. Un café tout proche, voilà ma planche de salut ! Je m’y précipite… pas une place n'est libre ! Je tente une diversion vers les toilettes. Hélas ! Ils sont bien plus véloces que moi et une dizaine de personnes déjà occupent l’unique siège.

À l’entrée, les quelques gardes, persuadés d’avoir affaire à une révolution, ou du moins à une manifestation, tentent de nous barrer l’entrée.Je redémarre en courant. Un millier de clampins, y compris les garçons de café, se jettent à mes trousses. C’est ainsi que nous arrivons devant la mairie, moi devant et eux derrière. À l’entrée, les quelques gardes, persuadés d’avoir affaire à une révolution, ou du moins à une manifestation, tentent de nous barrer l’entrée. Sur le perron de l’hôtel de ville apparaît le maire, Alain Juppé. Apparemment surpris de voir cette foule amassée devant l’entrée, il pense d’abord que c’est pour l’acclamer, puis tente de s’informer sur les raisons de cette armada. Personne ne pouvant le renseigner et dans un souci d’apaisement, il consent à recevoir le représentant du mouvement. Comme je suis en tête, les gardes me prennent pour le meneur et m’entraînent à l’intérieur du bâtiment. Le maire me demande les motifs de cet attroupement et mes exigences. Je n’en ai aucune idée et il n’a rien à me proposer. Le malheureux, pris de court par mon silence, me demande ce que je pense de la situation en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie, en Irak… Affolé, je m’attends à ce qu’il me dise « dégage ». Mais non, il se contente d’attendre une réponse qui ne vient pas. Nous nous quittons dans une parfaite indifférence mutuelle.

Tous me suivent en courantJe cherche une issue de secours, il n’y en a pas. Je me fraye un passage dans la mêlée compacte et file vers la place Pey-Berland. Pas seul ! Tous me suivent en courant, y compris l’équipe municipale au grand complet. À bout de souffle, j’atteins le cours d’Albret où m’attend mon petit studio. Je grimpe les escaliers 4 à 4, ouvre la porte, m’engouffre à l’intérieur. Pas le temps de fermer la porte ! Mon studio est envahi par une horde d’inconnus tandis que ceux qui n’ont pas pu pénétrer à l’intérieur se massent dans l’immeuble et occupent tous les étages.

Mon petit paradis est devenu un enfer !

Auteur : Marc Duclos

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