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27 janvier 2014

L'entretien d'embauche

Alors ça y est, c'est le grand jour. Le jour J. Celui du premier entretien d'embauche après des mois de stagnation (au choix : au chaud à la maison, dans le placard du bureau, chez papa maman, sous les tropiques chez le pote de la meilleure amie de la nièce du copain de lycée de votre père).

Au téléphone, vous avez assuré comme une bête (ne vous inquiétez pas, maman finira bien par vous pardonner d'avoir juré sur sa tête). Votre dernier salaire ? Présidentiel (faut se faire une raison, ce n'est pas parce qu'en temps de crise, l’esclavage est à la mode, que vous, vous bosserez pour des clous). Vos réalisations ? Incroyables (d'ailleurs, le monde s'arrêtera sûrement de tourner quand votre boss apprendra avec horreur la perte affreuse qu'il s'apprête à subir). Vos horaires de travail ? Minimalistes (entre les transports, le déjeuner, la crèche (ah oups c'est vrai, cette excuse-là, c'est pas pour tout de suite), les pauses clopes, les pots de départ...). Bref, quand vous avez raccroché, l'ivresse d'une satisfaction bien méritée caracolait dans vos veines comme une bonne vieille dose de...euh. Bon. Mais ça, c'est du passé. Aujourd'hui, c'est le jour J. La rencontre en chair (ne rêvez pas, toutes les DRH n'ont pas la plastique avantageuse de Miss Cachou Cachou) et en os (les os, il y en a dans toutes les bonnes carcasses, alors on ne s'affole pas).

Première étape : le tri de la garde robe. A la pêche à la relique, on risque fort d'exhumer quelques vieilleries pas franchement catholiques : le tailleur vintage (le pied de poule avec épaulettes des années 90), le blazer à carreaux d'oncle Gérard (des surplus de la chasse), le costume 3 pièces du reremariage de votre tante à Trifouillis-les-Moulineaux... Vous réalisez alors avec horreur combien le temps a passé (avec le temps va, tout s'en va lalala), et combien vous seriez has been dans cet ensemble peau de pêche XXS (rétréci au lavage, bien entendu). La solution ? Prendre votre courage à deux mains (et votre sac à main) pour une randonnée shopping de l'extrême. Oui, la vie est une chienne, mais vous n'avez pas le choix. Il en va de votre survie (en société s'entend). Lorsque vous aurez fait peau neuve, c'est avec le sentiment du devoir accompli que désormais, vous envisagerez votre avenir professionnel.

Deuxième étape : la préparation. L'heure approche, il est temps de sauter dans votre pantalon en toile dernière génération (anti tâches, anti peluches, anti repassage), d'enfiler votre jolie chemise (pas la moutarde, la vert amande) en coton peigné (sans la grosse chaîne en or, ni le col ouvert) ou votre beau chemisier taupe en soie sauvage (avec un gros collier pour détourner l'attention de votre généreux décolleté), de passer votre manteau (après avoir épilé un à un les poils de Ronron le Chat) et de respirer un bon coup avant de lacer vos mocassins tout cuir de vachette (la peau de vache, là, on n'en doute plus).

Troisième étape : le trajet. Heure de pointe. Dans le RER B, vous imaginez votre voisine empoigner la barre qui vous laboure les côtes (et accessoirement la joue gauche) pour se lancer dans un show de lap dance déchaînée (à chacun son moment d'extase). Un peu comme ça...


Jusqu'à ce que le regard insistant du type d'en face (on n'est plus chez soi, même dans sa tête), un maquereau libidineux à la cravate pourrie de lapins (tous crétins, c'est sûr), ne rompe le charme. Vous troquez alors votre sourire béat par une mine de circonstance (d'enterrement, donc), et vous décidez d'agir utile au lieu de rêvasser : une petite prière pour qu'un cercueil de fer ne rende pas l'âme au milieu de nulle part n'est jamais superflue. Même si tout compte fait, après dix minutes d'arrêt technique en gare, c'est à pinces que vous finissez.

Quatrième étape : la salle d'attente. Il n'y a que les justes qui vont au paradis et la bonne nouvelle du jour, c'est qu'une volée d'anges (des brutes de la lap dance) vous y attend (reste à passer l'arme à gauche). Rouge vif, la bouche sèche, vous sonnez à la porte avec 1 grosse minute d'avance, fier comme Artaban ! Un fantôme vous ouvre (homme, femme, enfant, vous ne vous en souvenez plus à vrai dire), et vous vous installez, à bout de souffle, dans la salle d'attente après avoir frénétiquement ôté écharpe, manteau, veste, chemise... Enfin, juste le nécessaire. On (le fantôme sans doute) vous tend un formulaire à remplir, avec un stylo vert fluorescent comme un sabre laser : nom, prénom, date de naissance (le front hautain, vous remplissez toutes les cases (et sans dépasser) avec brio), numéro de sécurité de sociale (non mais pourquoi?), numéro de portable (votre smartphone, c'est un peu votre mémoire vive), statut marital (ben tiens, des fois que vous leur fassiez un bébé dans le dos)... Et là, vous arrivez à la ligne « Référents » : un grand moment de solitude. Bon gré mal gré, vous vous lancez dans une recherche désespérée : identifier un compagnon de galère tout disposé à faire votre éloge sur son temps de travail alors qu'en le quittant comme une vieille chaussette, vous lui avez, au mieux, enlevé une belle épine du pied. Ça tourne sec dans votre cerveau en ébullition (dopé à la caféine) : vous hésitez entre l'ancien collègue devenu pote de beuverie, l'injoignable (exilé aux Bahamas), ou encore celui que vous n'avez pas encore eu (l'écriture manuscrite présente cette indéniable vertu que tout le monde n'est pas apte à la déchiffrer). Mais c'est votre jour de chance, vous êtes sauvé par le gong !

On vous appelle. Vous vous levez comme un seul homme (en rattrapant la chaise au passage), vous ramassez vos affaires qui jonchent la moquette (un mystère), vous ôtez votre pied du formulaire et vous levez, confiant, les yeux vers cette puissante voix inconnue forte de tant de promesses. Dans le prolongement de la main tendue, vous découvrez alors, frétillant comme une friture d'éperlans, une bouche lippue, un nez en patate, des yeux tombants et légèrement asymétriques. L'espace d'une seconde, vous regrettez amèrement le sourire entendu du maquereau libidineux à la cravate pourrie de lapins. Puis vous déglutissez (tout ce qui fait gagner du temps est bon à prendre), avant d'esquisser un sourire (les dents serrées, c'est toujours difficile).

Cinquième étape : l'entretien. Dans le bureau de votre bourreau à gros nez, vous vous asseyez maladroitement (une soudaine envie de mettre les voiles ?) sur la première chaise venue (celle de l'autre, donc). Aussitôt croisés, vos bras sont décroisés (vous, fermé au dialogue ? Jamais). D'ailleurs, vous pensez in extremis à brandir votre calepin flambant neuf (noter, ça fait toujours sérieux) avant de réaliser, mortifié, que vous n'avez pas de stylo sur vous (d'ailleurs, qui écrit encore de nos jours?). Non sans une tendre pensée pour le spécimen star wars qui accompagnait le formulaire (comme quoi, un stylo qui traîne est un stylo volé), vous décidez de faire face. A présent, c'est à vous de jouer. Et tant pis pour le chewing-gum qui vous colle la bouche et les tripes. Aujourd'hui, c'est le jour J. Alors, motivé ?


Auteur : Cécile Duclos

2 commentaires:

Claude Bourgoist a dit…

Entretien d'embauche= nouvel esclavage de l'époque post-moderne, où l'entreprise fasciste remplace le seigneur médiéval

Claude Bourgoist a dit…

C'est ce que tout le monde pensera dans 500 ans, s'il reste des Hommes sur Terre!

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